16.11.2009

Jacques Chirac et François Mitterrand : Je t'aime, moi non plus

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Le 5 novembre dernier paraissaient aux éditions du NiL le premier tome des mémoires de Jacques Chirac. Leur titre, Chaque pas doit être un but, est une citation de Goethe, extraite de ses Conversations, publiées en 1823. Il serait toutefois utile de préciser qu'il s'agit seulement d'une partie tronquée de la citation, dont voici l'intégralité :

"Ce n'est pas assez de faire des pas qui doivent un jour conduire au but, chaque pas doit être lui-même un but en même temps qu'il nous porte en avant."

Cette publication, fort attendue et à peine entachée des nouveaux déboires judiciaires de Jacques Chirac (eux-mêmes accentués par un nouvel accès de colère de l'impétueux Charles Pasqua) a bien entendu été le prétexte d'une tournée médiatique dont l'ampleur n'a échappé à personne. Une phrase en particulier a retenu mon attention : elle fut prononcée le 5 novembre par Jacques Chirac lui-même au cours de l'entretien (exclusif, évidemment) accordé à Europe 1 et à son interviewer vedette, Jean-Pierre Elkabbach. Il évoquait alors l'âpreté du combat politique, et s'en ouvrait à propos de celui qu'il mena contre et avec François Mitterrand :

"Nous nous sommes combattus. Mitterrand était mon adversaire et j'étais le sien. On peut combattre un adversaire et le mépriser ou le combattre et l'estimer. Et dans ce cas particulier, j'avais pour Mitterrand de l'estime." 

Je ne sais si Jacques Chirac a mesuré, au moment où il prononça cette phrase, son poids en ironie cruelle à ses propres dépens. Oui, Chirac a admiré et estimé Mitterrand, avec les yeux irrésistibles du disciple s'efforçant de prétendre (en vain) se hisser au niveau du maître, tant en habileté politique qu'en domination intellectuelle. Cependant, la réciproque ne va pas de soi, pour les mêmes raisons d'ailleurs. Et quand Jacques Chirac affirme qu' "on peut combattre un adversaire et le mépriser ou le combattre et l'estimer", il semble résumer au plus simple sa relation avec François Mitterrand, qui lui le méprisait cordialement en échange de l'estime décrite ici. 

La personnalité de François Mitterrand commence d'ailleurs à peine à se rendre accessible aux yeux des citoyens français dont il fut le monarque durant quatorze ans. On découvre ainsi au coeur des mémoires de Chirac que c'est Mitterrand qui lui mit en quelque sorte le pied à l'étrier en vue des présidentielles perdues d'avance de 1995, alors que dans celles d'Edouard Balladur, intitulées Le Pouvoir ne se partage pas, on apprend que c'est toujours le Président qui a incité son Premier ministre d'alors à se présenter aux mêmes élections. Un scenario qui en dit long sur la vocation de marionnettiste de l'un, et par voie de réciproque sur celles nettement moins glorieuses de ses pantins d'un jour. 

Chaque pas doit être un but, nous dit-on. La citation ne précise pas s'il importe que ce but soit personnel. C'est heureux, car Jacques Chirac a bien souvent atteint les buts des autres en pensant toucher aux siens.

13.10.2009

Dominique de Villepin : "ni haine ni rancoeur" ?

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Dominique de Villepin s'est exprimé devant la presse le lundi 12 octobre, à la sortie d'un tribunal dans lequel il venait de conclure sa dernière déclaration avant les plaidoiries. S'il n'est pas question de remettre en cause la sincérité de ses propos, il reste possible d'en jauger la portée médiatique complexe à quelques jours du dénouement du procès Clearstream :

"L'affaire Clearstream est une affaire nauséabonde, mais ce n'est pas une affaire politique. J'ai vécu l'injustice d'accusations qui n'étaient pas fondées pendant plusieurs années. Je suis donc bien placé pour savoir le sentiment des parties civiles qui ont supporté d'être mises en cause, injustement. Je dis bien : toutes les parties civiles, y compris Nicolas Sarkozy, et je le dis avec d'autant plus de force que l'on a voulu faire de mes relations avec Nicolas Sarkozy, partie civile et Président de la République, une histoire de haine. Il n'y a jamais eu de haine au fond de moi. Il n'y a jamais eu de rancoeur au fond de moi."

Dès la première phrase, le risque du contresens existe :  si Clearstream "n'est pas une affaire politique", alors pourquoi avoir insisté sur le caractère politique de ce procès lors de son ouverture, le 21 septembre dernier ? Souvenons-nous :

"Certains voudraient croire qu'il n'y a pas dans notre pays de procès politique, je veux le croire aussi et pourtant nous sommes ici en 2009 et nous sommes en France."

C'est justement là qu'est l'ambiguité, qui une fois levée laisse apparaître trop timidement la cohérence de l'ancien Premier ministre : selon lui Clearstream n'est pas une affaire politique. C'est "simplement" une histoire de falsification visant à déstabiliser un certain nombre de personnalités dont le lien entre elles reste vraisemblablement à découvrir, peut être aux confins du cerveau trouble d'Imad Lahoud. Par contre, le procès Clearstream est un procès politique, puisque il a de tous temps été présenté comme le climax de la rivalité entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, le second y voyant enfin l'occasion de prendre sa revanche sur le premier, lui-même accusé d'avoir tenté de l'évincer du jeu politique à la déloyale. CQFD.

Ceci nous amène à la conclusion de Dominique de Villepin : "Il n'y a jamais eu de haine au fond de moi. Il n'y a jamais eu de rancoeur au fond de moi." "Quelle rigolade", s'exclame dans le meilleur des cas le français moyen enfin parvenu au travail et sur le point d'éteindre son autoradio à l'issue de 45 minutes d'embouteillage. Lui aussi a en tête la même déclaration du 21 septembre, qui dénonçait nommément "l'acharnement d'un homme", Nicolas Sarkozy. Et dans une transition explicite, ce jour-là, Villepin présentait son combat comme celui contre l'injustice et les abus de pouvoir. 

Avec en arrière-plan de telles déclarations, datant de plus d'il y a moins d'un mois, se défendre d'éprouver de la rancoeur ou même de la haine revient à se suicider médiatiquement. Et déjà j'entends le choeur de l'opinion publique, cette voile sans mât qui se gonfle d'importance au moindre zéphir éphémère parce qu'elle pense mener le navire : "S'il est aussi crédible dans ses alibis et ses déclarations techniques que dans l'exposé de ses sentiments personnels, sa femme ferait mieux de lui tricoter derechef un pyjama rayé !"

Certes, les rapports entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy n'ont jamais été simples, ni apaisés. Bruno Le Maire, qui les côtoya conjointement durant plusieurs années - les plus cruciales - ne disait d'ailleurs pas autre chose à Christophe Barbier sur LCI le 3 janvier 2008. Oui, mais dans la même phrase, il plaçait aussi ces rapports sous le signe de sentiments bien différents de la haine et de la rancoeur permanente :

"J’ai toujours vu entre les deux hommes beaucoup de respect. Du conflit, effectivement, des affrontements, parfois très brutaux, mais aussi un immense respect et une très grande admiration l’un pour l’autre.

Ainsi lorsqu'il affronte médiatiquement Nicolas Sarkozy le 21 septembre pour en dénoncer l'acharnement, Dominique de Villepin ne fait de son point de vue en aucune façon part d'une quelconque "haine" : il s'inscrit simplement dans la continuité de leurs rapports, dans le cadre cependant d'une virulence jamais atteinte car cette fois son intégrité (personnelle et politique) est en jeu.

Pour autant, même si l'on admet que la cohérence des propos de Dominique de Villepin analysée comme à l'instant soit réelle, une question primordiale reste en suspens : est-il vraiment possible pour le commun des citoyens, à l'issue de la déclaration du 12 octobre, de réunir les pièces d'un tel puzzle en quelques instants afin d'éviter la confusion - elle-même synonyme de condamnation implicite ? La réponse est évidente, de mon point de vue : c'est non. Et si c'est non, c'est que la stratégie médiatique adoptée était la mauvaise.

Dominique de Villepin l'a amplement dénoncé lui-même, le procès avait commencé dans les médias autorisés bien avant le 21 septembre. Ceux-ci le présentaient comme un adversaire sournois de Nicolas Sarkozy, ce que tendait à confirmer le passé de notoriété prétendue commune de Dominique de Villepin, qui bien avant d'être Premier ministre se serait occupé, dans l'ombre de Jacques Chirac, de dénouer les ficelles les moins reluisantes de la République. Sur la base d'un tel constat, sa défense ne pouvait s'organiser en même temps autour de l'impossibilité d'une telle adversité ou d'une telle affaire, et ruer dans les brancards sarkozystes à la première occasion. La seule réponse efficace eût été l'indifférence transparente.

On rapporte que François Mitterrand aurait un jour fait l'apologie de la "passion pour l'indifférence" en politique : elle en est même une condition sine qua none. Si Dominique de Villepin s'était barricadé dans un discours simple, consistant d'abord à reconnaître le caractère légitimement tendu de ses rapports avec le Président, consistant ensuite à excuser miséricordieusement, du fait du caractère désagréable et infâme de la falsification Clearstream, la fébrilité qu'il entraînait chez certaines parties civiles, consistant enfin à comprendre publiquement que les circonstances semblaient en faire un coupable idéal pour telle et telle raison, alors la donne en eût été changée, et les explications fournies auraient sans doute trouvé un autre écho - parce qu'elles auraient, avant de s'affirmer, épuisé les contradictions latentes de l'opinion publique. Certes, il s'agit plus ou moins de la position tenue suivie en pointillés par Dominique de Villepin durant les mois précédant le procès. Mais le déroulement des événements plus récents fut tout autre.

En dénonçant le procès Clearstream comme un procès politique, Dominique de Villepin a peut être placé une banderille (inoffensive), mais il s'est surtout exposé, qui plus est sur le terrain de son adversaire. Le seul moyen de ne pas accréditer la thèse sarkozyste, c'était de lui dérouler le tapis. Non pas pour tendre l'autre joue, mais pour la laisser s'exprimer jusqu'à son terme, afin d'en montrer de manière évidente l'absurdité finale. De même, quand Nicolas Sarkozy le traite de "coupable" à la télévision, la meilleure défense n'est alors pas l'attaque, mais bien plutôt l'indifférence compassionnelle : "Qui n'aurait pas hâte de trouver des coupables à sa place ? J'en ferais autant si j'étais lui. Je suis certain que j'aurais aussi du mal à rester serein".  

Le problème, c'est qu'une telle distance demande un travail constant, et même une certaine disponibilité occasionnelle pour prendre tout le recul nécessaire au dépassement quotidien de situations à ce point étouffantes. Pour ce faire, il faut déléguer, s'entourer, prendre conseil, ne jamais réagir à chaud, ne jamais laisser transparaître d'animosité, de mépris, de morgue. Or Dominique de Villepin travaille seul. Seul, il décide, même après avoir pris conseil. Seul, il monte au créneau, en dépit de la fatigue, de l'épuisement, du bon sens enfin. Seul, il charge ses adversaires, dont la multitude le galvanise systématiquement, rejoignant en ceci tour à tour et en fonction des observateurs Don Quichotte ou Cyrano de Bergerac :

" DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire) : . . . Avez-vous lu Don Quichot?

CYRANO : Je l'ai lu.

Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE : Veuillez donc méditer alors. . .

UN PORTEUR (paraissant au fond) : Voici la chaise.

DE GUICHE : Sur le chapitre des moulins !

CYRANO (saluant) : Chapitre treize.

DE GUICHE : Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .

CYRANO : J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

DE GUICHE : Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles

Vous lance dans la boue !. . .

CYRANO : Ou bien dans les étoiles !"

Le procès Clearstream n'est pas terminé, et il peut toujours décider de l'innocence de Dominique de Villepin. Cependant, stratégiquement, Nicolas Sarkozy a déjà gagné. Le Point rapporte qu'avant le procès, Villepin s'exclamait à propos de Nicolas Sarkozy :

« Se laisser dominer par la passion, par la haine, c’est ça, l’échec. Je ne lui ferai pas ce plaisir. Je lui fais confiance pour faire des conneries. »

Se pensant hors de portée, Villepin a ainsi au cours du procès plusieurs fois réagi à ce qu'il pensait être des "conneries".  Il ne s'est pas rendu compte - ou trop tard - qu'en fait Nicolas Sarkozy le plaçait volontairement dans la position qu'il affectionne, c'est à dire le dos au mur, seul contre tous.  Ce faisant, il pariait qu'il ne résisterait pas à l'envie de ferrailler, alors même que chacun des coups qu'il porterait le désignerait comme un coupable idéal. Cela n'a pas raté : tout au long du procès, les médias ont loué le panache de Villepin dans la bataille. Mais toujours pour mieux en déduire que les jeux étaient faits.  

12.10.2009

Jean-Luc Mélenchon, la gauche décomplexée

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L'homme politique a ceci de commun avec l'homme amoureux que s'il semble vacillant sur sa propre identité, il ne donne envie à personne de l'accompagner. Que Jean-Luc Mélenchon soit amoureux ou aimé, cela ne nous regarde pas, selon l'expression consacrée. Par contre, il est évident que ses convictions n'ont pas peur d'elles-mêmes, et fait exotique à gauche, elles n'ont besoin d'aucun levier extérieur (comme l'anti-sarkozysme ou la victimisation médiatique) pour exister.

Interrogé dimanche 11 octobre au Grand Jury d'Europe 1, Jean-Luc Mélenchon a eu l'occasion de s'expliquer sur de nombreux sujets, dont le prix Nobel de la paix décerné à Obama, la situation géopolitique qui y ramène, mais aussi les perspectives d'alliances pour son Parti (de Gauche). Pourtant, le propos qui retint mon attention toute dominicale fut celui relatif à l'affaire Frédéric Mitterrand, parce qu'il présentait sous une forme on ne peut plus cohérente deux affirmations que peu de personnalités politiques avaient osé joindre au sein de leur propre position, pensant sans doute que la plèbe le bon peuple ne pouvait en supporter qu'une à la fois :

"Je ne suis pas quelqu'un qui a la moindre complaisance pour M. Frédéric Mitterrand, qui n'est ministre que parce qu'il s'appelle Mitterrand. Mais là où ça ne va plus, c'est quand on vient dans ce système infâme qui s'appelle le pilori. On sort ça quatre ans après avec une citation truquée et aussitôt sort l'armée des jeteurs de pierres. Ca, c'est inacceptable. [Frédéric Mitterrand] a écrit un livre il y a quatre ans qui s'appelle La Mauvaise vie. C'est peu dire, il ne s'appelle pas La bonne vie ou Qu'est-ce qu'on rigole en Thaïlande."

Jean-Luc Mélenchon réussirait-il là où le PS échoue régulièrement, c'est à dire à paraître crédible dans une opposition libre de tout systématisme dans la critique ? Les prochaines échéances électorales le diront. Dans l'immédiat, Jean-Luc Mélenchon peaufine la seconde phase de sa stratégie d'investissement de la gauche française. Car après en avoir posé les fondements lors des européennes de juin, en gagnant à sa cause une partie des réseaux locaux (importants) du Parti Communiste, il en consolide actuellement la charpente, dans un double objectif :

  1. Montrer que la gauche existe, qu'elle est toujours capable de proposer un système alternatif de gestion des richesses, et que ce dernier n'est pas incompatible avec une intégrité républicaine à toute épreuve.
  2. Montrer que cette gauche n'a pas besoin de lièvre, se nommerait-il Nicolas Sarkozy (ou ici Frédéric Mitterrand), pour exister sur le plan des idées. Alors que la plupart des partis ambitionnant d'être "d'opposition" se caricaturent en privilégiant les luttes de personnes et en réduisant à trois ou quatre noms propres les problèmes de la France, Mélenchon parvient à jouer le chaud et le froid jusqu'à imposer une certaine sincérité idéologique comme l'une de ses cartes maîtresses dans le débat politique.

Le président du Parti de Gauche a ainsi su conquérir une certaine hauteur de point de vue et d'argumentation, et la charpente idéologique qu'il privilégie devrait sous peu porter des fruits magnétiques du fait des conséquences de la crise économique d'une part et du délitement du PS d'autre part : nombreux sont ceux qui, parce que peu portés vers la social-démocratie et écoeurés par les combines d'appareil, pourraient se laisser glisser insensiblement vers le Parti de Gauche. Un bon score aux régionales leur savonnerait d'ailleurs allègrement la pente.

Il est certain que toute médaille ayant son revers, le franc parler de Jean-Luc Mélenchon et sa capacité à partir au quart de tour restent aussi potentiellement un écueil redoutable dans la perspective des prochaines présidentielles : son blog témoigne en effet d'une profusion de dénonciations qui s'y amoncellent jour après jour sans qu'une stature "providentielle" - au sens où les français l'affectionnent - s'en dégage absolument. Mais c'est que Mélenchon ne sème pas encore : il laboure toujours, dans la jubilation exubérante de son émancipation récente. Et lorsque du fait de ses interventions répétées, de ses formules imparables et de résultats électoraux, il sera devenu incontournable à gauche et sur les plateaux de télévision, alors, comme d'autres avant lui, il se préoccupera de sa stature. A moins qu'à l'image d'un NPA redoutant de grandir puis de gouverner, il ne souffre du pendant politique du syndrôme de Peter Pan. Mais Jean-Luc Mélenchon n'est pas trop Walt Disney dans l'âme : c'est bien trop américain.

24.09.2009

Affrontement Villepin/Sarkozy : la foi, l'ennui ou le dilemme

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Face au choc de titans que se livrent depuis le 21 septembre par déclarations médiatiques interposées Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, le citoyen français moyen mais averti a le choix entre au moins 4 attitudes différentes :

  1. Le villepiniste convaincu. Pour lui, Dominique de Villepin est au-dessus de tout soupçon : le procès Clearstream en devient ainsi une machination dont Nicolas Sarkozy - adversaire légendaire de Villepin - est aux commandes dans le but de réduire à néant les espoirs du seul adversaire politique susceptible de lui confisquer la prochaine mandature présidentielle. L'ancien Premier ministre reste pour sa part l'exemple même d'une intégrité qui fait tache au sein d'une UMP corrompue. L'issue du procès, qu'elle innocente ou condamne Villepin, le confortera dans cette conclusion.
  2. Le sarkozyste convaincu. Pour lui, Nicolas Sarkozy est au-dessus de tout soupçon : Le Président est victime une fois de plus d'un TSS sournois, car ses adversaires politiques - dont est depuis longtemps, et de notoriété commune, Dominique de Villepin - ne pouvant l'arrêter à la régulière se sont employés à stopper son avancée politique par la calomnie. Villepin, dont chacun sait qu'il est resté de longues années l'éminence grise de Jacques Chirac, l'homme de l'ombre, le stratège invisible, maîtrise à merveille les arcanes du pouvoir et sait tirer les fils des renseignements et services secrets divers. Il est forcément coupable, et l'issue du procès, qu'elle l'innocente ou le condamne, ne parviendra pas à le blanchir complètement à ses yeux.
  3. Le sceptique absolutiste. Pour lui, Villepin et Sarkozy, c'est bonnet blanc et blanc bonnet : tous deux sont des arrivistes sans scrupule dont le parcours témoigne d'une unique volonté, celle de se hisser au pouvoir suprême, à n'importe quel prix. Que Sarkozy soit responsable d'une machination anti Villepin, ou que Villepin ait fomenté un complot anti Sarkozy, cela ne lui inspire qu'un ennui mêlé de mépris pour ces deux maniganceurs qui, s'ils sont innocentés, passeront une fois de plus entre les mailles du filet, et s'ils sont condamnés (même à tort), paieront - toujours trop peu - pour un passé tumulteux dont de toute manière personne n'arrivera jamais à mesurer la profondeur ignominieuse.
  4. Le réaliste partagé. Pour lui, ni Villepin ni Sarkozy ne sont haïssables : Dominique de Villepin reste à ses yeux un grand ministre des Affaires étrangères, puis de l'Intérieur, puis un Premier ministre besogneux doublé d'un écrivain talentueux, quand Nicolas Sarkozy représente un homme politique hors du commun par son génie stratégique et sa capacité d'initiative. Certes, Villepin est souvent plus grandiloquent que nécessaire, et Sarkozy manque parfois de hauteur dans l'accomplissement de sa tâche : l'homme politique parfait serait donc peut être le fils caché qu'ils n'auront par définition jamais. Mais leurs défauts respectifs démontrent tout au plus leur humanité, de même que leur propension éventuelle à être prêts à tout pour accéder au pouvoir. Chacun d'eux étant ainsi susceptible d'avoir cédé aux sirènes du complot, lui ne sait pas qui absoudre, et doit donc se résoudre à s'en remettre à la Justice pour éclairer sa lanterne.

Les trois premières attitudes décrites ci-dessus ont ceci en commun que, sauf élément nouveau et révolutionnaire, le procès en cours ne parviendra pas à les modifier : tout au plus les nuancera-t-il sur tel ou tel point de détail relatif à l'un des protagonistes. Il s'agit donc d'attitudes bénéficiant d'un relatif confort, celui des certitudes, quand bien même celles-ci ne seraient pas des plus réjouissantes (je pense au sceptique absolutiste).

La quatrième attitude reste donc la seule susceptible d'évoluer dans le temps notamment vers l'une des trois autres, en fonction des conclusions du procès. Elle a ceci d'inconfortable qu'elle s'appuie sur des certitudes qui n'en sont pas, puisqu'au-delà de la valeur certaine qu'elle reconnaît à Villepin ou Sarkozy, elle n'est pas capable de trancher quant à leur culpabilité éventuelle. Pis, il lui arrive de fluctuer. Lorsque Dominique de Villepin arrive en compagnie de sa famille au procès, le réaliste partagé se demande avec Jean-Michel Aphatie s'il est réellement possible qu'un père de famille à la probité si évidente puisse s'être perdu les sombres manoeuvres de Clearstream. Puis il repense, référence hautement culturelle à l'appui, aux précédents en la matière.

Là-dessus surgit un mot (de trop) du Président plaignant, qui quatre semaines avant la fin du procès déclare dans le cadre d'un entretien solennel que son adversaire est "coupable". Qu'à cela ne tienne : ledit Président se voit immédiatement assigné en justice pour ce motif. Ce n'est plus un combat judiciaire, c'est un match de ping-pong médiatico-politique qui prend la République française pour table de jeu, les avocats pour raquettes et la Constitution pour filet. Et voilà notre réaliste qui se sent devenir sceptique.

C'est qu'il oublie le caractère naturel, pour ne pas dire biologique, de ce à quoi il assiste. L'affrontement méritocratique est certainement l'exemple le plus civilisé de la loi de la jungle, qui prône une sélection naturelle en tout. Le problème du réaliste partagé, c'est que tel une lionne lascive, la fécondation de son esprit d'analyse dépend de l'issue du combat de fauves qu'il observe - quand ses trois congénères sont déjà porteurs de leurs propres germes de certitudes. Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, en s'empoignant de la sorte, obéissent ainsi sans doute à leur instinct incontournable, celui qui commande à leur ego d'aller jusqu'au bout de la logique d'excellence.

Que le spectateur citoyen ne s'y trompe pas, lui qui oscille alors entre admiration et mépris, et qui lorsqu'on lui confie que c'est pour lui, parce qu'il a droit à la vérité, que ce combat a lieu, s'insurge immédiatement : "Que nenni, ils se battent pour eux-mêmes, leur carrière, leur honneur... Je n'ai que faire pour moi de leurs simagrées affligeantes !" Quelle insouciance, que ce détachement artificiel ! Les lions ne se battent pas pour couvrir des hyènes, et les lionnes n'attendent pas les faveurs des chacals. Si les fauves livrent bataille, c'est parce qu'ils veulent gagner le droit au prolongement de leur lignée et à la conservation de leur territoire, et chaque spectateur, quelle que soit son attitude envers le vainqueur, en sera prochainement partie prenante.

Le procès Clearstream est certainement parmi les combats judiciaires de la République l'un des plus symptomatiques de la nature humaine. Il nous rappelle que l'homme politique est avant tout un homme, et que la République a été conçue pour empêcher le déchaînement d'une tendance propre à tout être humain, celle qui consiste à s'affranchir des obstacles légitimes que soulève son ambition. Croire qu'un tel déchaînement est impossible, c'est nier la raison d'être de la République. Croire qu'il est inévitable et universel, c'est en nier la portée. Croire qu'il m'est totalement étranger, c'est nier ma propre humanité. Hourra.

21.09.2009

Clearstream : l'entrée en lice de Dominique de Villepin

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C'est sous les applaudissements que Dominique de Villepin est arrivé au Palais de Justice de Paris, en compagnie de sa femme, de ses deux filles et de son fils. Il a alors pris courtement la parole devant la presse, avant de faire son entrée dans le prétoire :

"Nous sommes aujourd'hui le 21 septembre. C'est le jour anniversaire de la République française. C'est aussi le jour dédié par les Nations unies pour la paix dans le monde. J'espère que l'exigence de justice sera au rendez-vous. Je suis ici par la volonté d'un homme, je suis ici par l'acharnement d'un homme, Nicolas Sarkozy, qui est aussi président de la République française. J'en sortirai libre et blanchi au nom du peuple français. Certains voudraient croire qu'il n'y a pas dans notre pays de procès politique, je veux le croire aussi et pourtant nous sommes ici en 2009 et nous sommes en France. Je veux redire que mon combat n'est pas un combat personnel, c'est le combat de toutes celles et tous ceux qui se battent contre l'injustice, c'est le combat de toutes celles et tous ceux qui sont victimes de l'abus de pouvoir. La justice est un bien précieux mais c'est aussi un bien fragile qui demande l'engagement de tous. Je sais que la vérité triomphera. Je vous remercie."

C'est insistant longuement sur chaque syllabe, comme pour accentuer la portée de chacun de ses mots, que Dominique de Villepin a prononcé sa déclaration. Costume noir, chemise blanche et cravate noire, la mâchoire serrée, le regard sombre, concentré et pourtant comme déjà ailleurs, l'ancien Premier ministre ne figurait plus à ce moment-là qu'un homme comme tant d'autres s'apprêtant à vivre l'une des épreuves les plus difficiles de sa carrière - et qui pourtant restait attendue par lui comme une délivrance, au vu du déroulement des mois, voire des années, qui la précédèrent.

Dans ces quelques mots, outre sa nouvelle profession de foi en la justice républicaine, c'est un triple mouvement qu'opère Dominique de Villepin : d'une part, il se place sous la protection de mânes prestigieux (la République française et les Nations unies) ; d'autre part, il personnalise la raison de sa mise en examen ("l'acharnement d'un homme, Nicolas Sarkozy"), avant, dans un mouvement symétrique, de dépersonnaliser sa propre implication dans le procès pour élargir son combat à "toutes celles et tous ceux qui se battent contre l'injustice". Il répète d'ailleurs ce dernier argument dans la vidéo postée pour l'occasion sur la page d'accueil de son Club.

Dès le début du procès, plusieurs questions se posent et s'imposent, lancinantes : sur l'ordre de qui les noms de personnalités publiques - dont Nicolas Sarkozy - ont-ils été rajoutés sur les listings incriminés ? Qui, au sein des plus hautes sphères du pouvoir, en a eu alors connaissance, et à quel moment ? Sous un angle plus technique, l'implication de Nicolas Sarkozy en tant que partie civile est-elle compatible avec la loi française ? Et enfin, d'un point de vue presque métaphysique, la Vérité surgira-t-elle du sein du chaos des vérités multiples dont chacun se réclame tour à tour depuis le début de l'affaire ?

A noter l'initiative de Fred, villepiniste engagé et animateur plus qu'efficace du blog 2villepin, qui se propose de suivre au jour le jour et heure après heure l'évolution du procès Clearstream.

19.09.2009

Clearstream : la position de Bruno Le Maire

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Le ministre de l'Agriculture, ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin, était l'invité Jean-Jacques Bourdin sur RMC le mercredi 16 septembre et celui de Jean-Michel Aphatie sur RTL le vendredi 18 septembre. Après avoir passé en revue une actualité laitière brûlante, les questions ont immanquablement glissé vers l'imminence du procès Clearstream. L'occasion pour Bruno Le Maire de clarifier sa position vis-à-vis des deux intéressés principaux, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin.

Bruno Le Maire fut le témoin privilégié de la rivalité Sarkozy / Villepin, ses écrits en témoignent abondamment et de manière subtile, loin d'un manichéisme médiatique souvent absurde. Il lui arriva même de la regretter, comme ce 24 avril 2007, à l'issue d'un énième rendez-vous entre les deux hommes et leurs directeurs de cabinet :

"Entre ces deux hommes de talent, qui se donnent l’accolade, l’entente aura été une tâche impossible, et pourtant utile à conduire : car je ne peux m’empêcher de penser que la politique, dont le champ d’action ne cesse de se rétrécir sous le poids des réalités économiques et des guerres, aurait tout à gagner dans la réconciliation, tant pour le reste, désormais, elle se réduit à peu de choses ou presque rien." (Des Hommes d'Etat, Grasset p. 448)

Car cette rivalité ne va pas de soi, pour Bruno Le Maire. Les deux hommes, de loin les plus doués de leur génération, ont plus de points communs que de différences, même s'ils conservent plus de sujets de discorde que d'accord. Philippe Corbé donnait d'ailleurs récemment à entendre sur RTL, dans un sujet court mais édifiant intitulé "Sarkozy-Villepin, l'histoire de la lutte à mort", cette phrase explicite de Bruno Le Maire :

"Moi ce qui me frappe, pour être un tout petit peu provocant, c'est la similitude qu'il y a entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy."

Et Georges Tron de renchérir, en parlant toujours des mêmes :

"C'est un jeu complexe de deux animaux politiques qui peuvent parfaitement se déchirer et parfaitement se retrouver. Ils reconnaissent à l'autre d'être au-dessus de la mêlée. Chacun est pour l'autre le seul avec lequel il ait envie de croiser le fer."

Au centre névralgique du conflit, la position de Bruno Le Maire, par son originalité, attise donc spontanément la curiosité : est-il possible aujourd'hui pour un villepiniste supposé convaincu, à la veille d'un procès sulfureux, de côtoyer sans se renier Nicolas Sarkozy, et qui plus est de servir ses intérêts au sein d'un gouvernement qu'il a nommé ? Comment Bruno Le Maire, auteur de deux livres sans lesquels la silhouette politico-médiatique de Dominique de Villepin n'aurait certainement pas atteint aussi vite sa dimension actuelle, peut-il ainsi souffrir d'être - en apparence du moins - pris en étau entre son mentor politique et néanmoins ami, Dominique de Villepin, et le Président qui l'a nommé, ennemi public n° 1 du premier, Nicolas Sarkozy ? La réponse à ces questions est en grande partie dans celles qu'il donne à Jean-Michel Aphatie, lorsque ce dernier l'interroge sur sa "fidélité" :

« - A qui va votre fidélité ce matin, Bruno Le Maire ?

- J’ai une loyauté totale à l’égard du Président de la République dont je suis le Ministre. Ça je crois que ça ne souffre pas la discussion. Par ailleurs, je le dis très franchement et avec beaucoup de sincérité, je suis très fier de ce que nous avons fait avec Dominique de Villepin. Très fier de ce que nous avons fait contre la guerre en Irak lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères. Très fier de ce que nous avons fait dans la bataille pour l’emploi lorsqu’il était Premier ministre. Je suis un ami de Dominique de Villepin, le Président de la République le sait, ça ne l’a pas empêché ne me confier les responsabilités qui sont les miennes aujourd’hui. 

- Loyauté envers Nicolas Sarkozy et amitié vis-à-vis de Dominique de Villepin ?

- On peut résumer ça comme ça." 

Loyauté républicaine envers le Président, parce que justement il représente la République Française, celle au service de laquelle il a décidé d'entrer il y a plus de dix ans. Mais dans le même temps, loyauté humaine, intellectuelle et politique à Dominique de Villepin. Il n'y a aucune contradiction dans la position de Bruno Le Maire, tout au plus y a-t-il une prise de risque, celui d'être mal perçu par l'opinion française, et au-delà par ses amis villepinistes : celui qui résolut son dilemme politico-littéraire en choisissant de parler de politique au sein d'oeuvres littéraires résout ici une autre contradiction apparente. Sommé de choisir entre Sarkozy et Villepin, il choisit le service de la France, et en ceci ne trahit aucun des deux autres. De fait, c'est sans aucune gêne que Bruno Le Maire définit la situation d'opposition entre les deux hommes que recouvre le procès Clearstream, lorsque Jean-Jacques Bourdin l'appelle à se prononcer à son sujet :

"Dans cette affaire, chacun suit sa logique. Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a été injustement sali dans une affaire grave. Il demande la vérité et il demande la justice. Cela me parait naturel.

De l’autre côté, vous avez un Premier ministre avec lequel j’ai travaillé, sur lequel je n’ai qu’une seule chose à dire, c’est que durant les huit années où j’ai travaillé avec lui, d’abord comme conseiller à son cabinet aux Affaires étrangères, ensuite à l’Intérieur, puis comme directeur de cabinet à Matignon, j’ai toujours vu un homme dont la seule préoccupation était le service de l’Etat."

Ce que semble donc vouloir dire Bruno Le Maire, c'est qu'il est à la fois totalement légitime pour Sarkozy d'être indigné par sa citation dans une affaire de calomnie, tout comme cela l'est pour Villepin de ressentir son statut d'accusé comme une injustice, lui dont l'unique préoccupation a toujours été "le service de l'Etat". Sarkozy victime et Villepin victime, soit : mais de qui ? La seule manière de leur rendre conjointement justice resterait donc, selon toute logique, de mettre à jour le mystérieux instigateur. Ce que ne manquera pas de faire le procès qui s'ouvre lundi, si l'on en croit Bruno Le Maire, toujours répondant à Jean-Jacques Bourdin :

"Pour moi, dans une démocratie comme la nôtre, la seule instance qui peut dire la vérité et toute la vérité, c’est la justice. […] Je ne sais par définition pas tout, la justice en sait beaucoup plus long, et c’est elle qui établira la vérité dans cette affaire."

La vérité, source de toutes les convoitises à l'aube du procès Clearstream. La vérité, dont Bruno Le Maire donnait une définition si énigmatique dans l'introduction à son premier livre, métaphore magicienne à l'appui :

"La vérité obéit à d’autres règles que la morale, bien qu’elle en soit la condition. Entre les deux se joue un tour de passe-passe aussi difficile à distinguer que celui qui fait sortir du chapeau noir un lapin blanc." (Le Ministre, Grasset p. 11)

C'était il y a plus de cinq ans. Depuis, celui qui écrivait ces lignes a souffert de voir la vérité de son quotidien traînée dans la boue de prestidigitateurs peu scrupuleux. Et s'il refuse aujourd'hui, au nom du devoir de réserve implicite qui est le sien du fait de son appartenance au gouvernement, de donner son sentiment personnel sur Clearstream, il reste toujours possible de se référer à ses écrits passés, notamment à ce 21 janvier 2007, où alors directeur de cabinet du Premier ministre Dominique de Villepin, il se livrait à un constat amer mais explicite :

"Des traces de l’affaire Clearstream traînent encore dans les journaux, comme un poison qui poursuit son chemin et ternit de manière irrémédiable notre image. Le plus souvent, ce ne sont pas les faits qui accablent et rongent en politique, mais la rumeur, le doute, le sentiment de défiance du peuple, qui un jour se sent floué et bascule. Contre l’inoculation répétée et à haute dose de notes manuscrites, de fiches, d’annotations personnelles, de mises en cause verbales, notre acharnement à nous défendre ne peut rien. Comment notre filet de voix, isolé, faible, suspect, pourrait-il être entendu dans ce torrent de commentaires ? Petit à petit, l’innocence de Dominique de Villepin est devenue un simple sentiment personnel, contre l’opinion commune." (Grasset, p. 430)

Le 21 septembre prochain, l'ouverture du procès Clearstream marquera peut être un virage dans la rivalité entre deux hommes politiques hors du commun, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin. S'il innocente ce dernier, ce sera nécessairement pour désigner un autre coupable. Clearstream n'aura alors été qu'une étape supplémentaire dans la relation tumultueuse entre les deux frères ennemis, dans l'attente d'un affrontement supplémentaire inéluctable - 2012, peut être ? Car ainsi que le prévoyait Bruno Le Maire en avril 2006, "le choc de ces deux personnalités hors du commun durera le temps de leur vie publique, réconciliation ou non." (Des Hommes d'Etat, Grasset, p. 406)

18.09.2009

Dominique de Villepin : "mes relations avec Nicolas Sarkozy"

 

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Dominique de Villepin était le 17 septembre au soir l'invité de Michel Denisot dans l'émission "Le Grand Journal" de Canal +. A quatre jours du procès Clearstream, il est revenu pour la première fois de manière totalement explicite sur la réalité de ses relations avec Nicolas Sarkozy. Ses propos tranchent avec la réserve qui était la sienne jusqu'à ce jour, et qu'il revendique d'ailleurs comme relevant d'un certain "sens de l'Etat". A ce titre, il m'a semblé intéressant de les publier comme un éclairage, inédit dans son intensité, de l'arrière-plan politique omniprésent au procès immiment.

" Vous savez, quand je reprends l’histoire de mes relations avec Nicolas Sarkozy, elles sont assez curieuses quand on les prend au fil des années.

En 1997, je tends la main à Nicolas Sarkozy, qui est littéralement au fond du trou. Au sortir de la dissolution – la dissolution n’a pas été méchante pour tout le monde, elle lui a profité – il retrouve une place à l’Elysée et dans sa famille politique grâce à la main que je lui tends.

Et au fil des années, il devient, en 2002 ministre de l’Intérieur – le poste m’est d’abord proposé, et il prend la place.

En 2003, l’affaire Bétancourt. L’affaire Bétancourt, c’est au-delà de l’échec de la tentative humanitaire, c’est la visite en Colombie de Nicolas Sarkozy qui désigne à la presse un responsable d’un fiasco diplomatique, Dominique de Villepin : bon camarade.

En 2003 toujours, la crise irakienne. Nicolas Sarkozy va dire partout, partout, dans les rédactions et ailleurs, que la politique de la France est une sottise. Belle façon de traiter le Président de la République et son collègue ministre des Affaires étrangères. Est-ce que j’exploite contre Nicolas Sarkozy cela ? Pourtant, coup fourré qui est assez peu sympathique.

Je reprends : la crise des banlieues. Je suis Premier ministre. On constate quelques dérapages du ministre de l’Intérieur. C’est facile de l’épingler, de tirer avantage de la situation : je ne le fais pas, parce que j’estime qu’un Premier ministre, ça doit avoir le sens de l’Etat. J’assume mes responsabilités et je fais face avec lui à la crise.

Et puis, quelques mois plus tard la crise du CPE. Et là je découvre que mon ministre de l’Intérieur, qui m’avait encouragé à la réforme en me disant « C’est une bonne idée, et même une idée courageuse », eh bien ce même ministre va rencontrer un certain nombre de responsables syndicalistes, en particulier M. Julliard de l’UNEF, pour l’encourager à bouger et à faire bouger la jeunesse. C’est sympathique, bel esprit de solidarité gouvernementale.

Vous m’avez entendu une fois, sur chacun de ces sujets, mettre en cause Nicolas Sarkozy, que ce soit en off, avec la presse, ou que ce soit devant l’opinion publique ? Et j’ai en permanence assumé l’idée que je me faisais du service des français et de l’Etat, c'est-à-dire la solidarité : ne jamais jouer les coups fourrés, ou les vilenies politiques, les habituels coups tordus du jeu politique.

Je suis obligé de constater que cette relation, elle n’est pas égale : j’ai assumé ma part de responsabilité, cela n’a pas été le cas en ce qui concerne Nicolas Sarkozy. "

15.09.2009

L'offensive Villepin

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Le procès de l'affaire Clearstream à peine débuté, Dominique de Villepin joue déjà le coup d'après en lançant coup sur coup son site personnel, le Club Villepin, et sa communauté virtuelle, Villepincom. Si l'on ajoute à cela une accélération du nombre d'interviews pédagogiques délivrés aux médias, tout dans l'attitude du meilleur ennemi de Nicolas Sarkozy tend à montrer une détermination peu commune.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que pour autant ce n'est pas gagné d'avance : le procès Clearstream s'annonce depuis plusieurs semaines déjà comme un déballage monumental, mêlant entre autres et dans le désordre le plus complet un Président de la République actuel (Sarkozy), un ancien Premier ministre (Villepin), un ancien journaliste (Denis Robert), un ancien directeur des RG (Yves Bertrand) - dont la propension à narrer dans les médias le contenu du moindre de ses rendez-vous supposés confidentiels amène à se réjouir qu'il ait fait carrière dans les renseignements, et non dans la médecine spécialisée -, quelques hommes politiques (DSK, Chevènement, Madelin, Hortefeux, etc.) et un joyeux duo d'intrigants mythomanes difficiles à comprendre (Gergorin et Lahoud).

Le problème pour Villepin, c'est que de ce caphernaüm médiatique n'émergent le plus souvent que deux noms, celui de Nicolas Sarkozy et le  sien. Leur adversité étant depuis longtemps de notoriété commune, l'affaire Clearstream est perçue comme un élément supplémentaire de leur duel, désormais à mort (politique). "Villepin a tiré toutes les ficelles, il voulait en 2004 empêcher Sarkozy de se présenter aux présidentielles", disent les sarkozystes. "Quoi qu'il se soit passé, Villepin n'y est pour rien, et Sarkozy, qui savait tout depuis le début, a abusé de la situation pour se débarrasser de Villepin", répondent les villepinistes. Quant à leur mentor, il tente le tout pour le tout afin de sortir le débat de cette ornière politique, condition sine qua none selon lui à l'apparition d'une vérité :

"Dans la mesure où on veut ramener cette affaire à une rivalité entre Nicolas Sarkozy et moi, on voit bien qu'on veut en faire un procès politique. Je refuse. [...] Ce que nous vivons, c'est une série télévisée : à chaque fois que la vérité s'approche, eh bien il y a un nouvel épisode du feuilleton. Eh bien écoutez, soyons patients : dans quelques jours, nous connaîtrons la vérité et elle réservera, j'en suis sûr, quelques surprises."

La première des surprises, c'est donc déjà le timing des lancements médiatiques évoqués en introduction : une attitude prudente aurait consisté en l'attente du dénouement du procès, afin d'en expliquer sur un site ouvert à cette occasion les conclusions, et d'éventuellement embrayer sur une transition politique et électorale. Cela serait sans compter sans le caractère pugnace du Coq Oiseau (Galouzeau) : la meilleure des défenses, c'est l'attaque, semble proclamer à la France entière le sourire de Villepin qui orne désormais la page d'accueil de son Club.

Quelques jours auparavant, Brigitte Girardin - la Présidente du Club en question - avait prévenu par mail les internautes bienveillants de l'imminence de l'événement, et de son ambition :

"A la fois lieu d’information, de propositions et de rendez-vous, le site vous informera quotidiennement sur les actualités du club et celles de Dominique de Villepin qui vous apportera régulièrement son concours à travers ses réflexions et propositions. [...] Avec le lancement du site officiel du Club, nous vous annonçons la naissance du site communautaire « Villepincom », qui est un réseau social autour de Dominique de Villepin entièrement ouvert à tous. [...] Grâce au site, nous allons rapidement devenir des milliers. A travers sa création, c’est une communauté nouvelle,  engagée, courageuse, fière, car forte de convictions partagées, qui  se rassemble pour œuvrer à la construction de la France de demain."

Mais c'est sur la page d'accueil du Club que l'on trouve la définition de sa raison d'être, sous la forme d'une profession de foi collective, organisée autour d'une idéologie se résumant à l'héritage du Gaullisme tel que l'intègre la vision politique de Dominique de Villepin :

"A l’heure où la France connait une crise économique et sociale inédite, nous avons la conviction que la personne et l’action de Dominique de Villepin doivent être soutenues dans un esprit d’engagement et de rassemblement inhérent au Gaullisme. Dominique de Villepin incarne à la fois une vision internationale et une certaine idée de la France et de ses institutions."

Surprise : si De Gaulle est là et bien là (mention est faite du "Gaullisme", mais aussi d'une "certaine idée de la France"), à aucun moment il n'est fait référence à Jacques Chirac, à son héritage politique ou à continuité quelconque le concernant. Tout au plus est-il cité dans la partie "bio", lorsque Villepin évoque "[s]on action politique aux côtés de Jacques Chirac". Cet état de fait révèle un tournant crucial dans la vie politique de Villepin : le fils préféré ose enfin s'affranchir de ce père si encombrant, pour qui l'expression "action politique" était un oxymore. La rupture sarkozyste, Villepin l'a lui aussi intégrée, certes vis-à-vis de Sarkozy lui-même - il parle alors d'"alternative" - mais aussi vis-à-vis de Jacques Chirac. L'éternel "bras droit" est devenu ambidextre. Ce "cher Dominique" s'appelle désormais Villepin. Et quand il écrit lui-même sa bio sur son site personnel, c'est par le mot "demain" qu'il la conclut.

Billet publié sur AgoraVox

11.09.2009

Ségolène Royal peut-elle réussir un putsch au PS ?

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La publication du livre de Karim Rissouli et Antonin André Hold-up, arnaques et trahison a fait voler en éclat le semblant d'unité créé lors du Congrès de Reims : Ségolène Royal a plus que jamais des fourmis dans les bottes, et maintenant qu'elle peut prendre la France entière à témoin concernant l'injustice dont elle fut la princpale victime, grande doit être la tentation d'aller jusqu'au bout de la réhabilitation.

Car depuis la publication des premières pages du livre en question, il ne se passe jamais six heures sans qu'une voix de plus ne s'élève au Parti socialiste ou dans sa périphérie pour en confirmer l'hypothèse de fond : de Jean-Luc Mélenchon à Malek Boutih, en passant par Jean-Pierre Mignard, nombreux sont ceux qui accréditent par leur témoignage souvent détaillé la probabilité d'une tradition généralisée de fraude au sein de l'appareil socialiste. Et ce n'est pas Lionel Jospin, dont le plaidoyer sur Europe 1 est à la rhétorique ce que La Palisse fut à la philosophie, qui en inversera la perception :

"[Ce livre contient] des affirmations à mon sens aujourd'hui sans preuve. [...] [Martine Aubry] est issue d'un congrès avec une élection donc pour moi la question de sa légitimité ne se pose pas."

De toute manière, Ségolène Royal avait déjà pris les choses en main. Dès l'annonce de la sortie du livre, comme libérée, elle promettait que les choses n'allaient pas en rester là :

"Je n'ai pas encore lu la totalité du livre, je vais le faire avec mon équipe et ensuite je ferai une déclaration solennelle dans quelques jours. Je vous dirai en responsabilité ce que nous comptons faire. [...] Je pense qu'on ne peut pas laisser passer cela pour les militants qui ont voté, pour l'opinion publique, pour les Français, pour le principe même de la démocratie, pour la morale en politique."

En fonction de la vitesse de lecture de Ségolène Royal, nous devrions assez vite savoir quelles options elle s'autorise à visiter. Dès la matinée du 10 septembre, Alain Duhamel s'interrogeait sur RTL quant aux solutions qui s'offrent à elle en la matière :

"Elle a deux possibilités devant elle. [...] Elle peut, ou bien dire: "j'avais redemandé qu'on recompte, je m'étais adressée à Robert Badinter qui est la conscience du Parti qui avait dit et si on revotait dans les fédérations qui sont mises en cause d'un côté comme de l'autre". Comme les militants socialistes vont voter le 1er octobre, ce serait tout à fait imaginable. L'autre solution - je pense que c'est plutôt celle qu'elle choisira - consistera à dire : "voyez que j'avais raison mais je me sacrifie pour l'intérêt supérieur du Parti socialiste. Je ne veux pas qu'à six mois d'élections régionales on remette en cause notre position" et elle espère comme ça avoir prise sur la direction et rehausser son image auprès des militants et des électeurs."


Selon Alain Duhamel donc, Ségolène Royal a le choix entre la proposition d'un nouveau vote, et celle de l'attente active - le temps jouant à nouveau en sa faveur. Si cette dernière option est, comme le souligne Alain Duhamel, la plus plausible, il faut toutefois aller plus loin dans l'analyse pour voir apparaître la possibilité d'un putsch de Ségolène Royal à la tête du PS.

Imaginons : Ségolène Royal s'exprime, elle souligne sa position de victime, et comme le prévoit Alain Duhamel elle joue la solidarité avec la Première secrétaire actuelle, Martine Aubry en vue des régionales. Son intérêt est évident : elle doit à tout prix, parce qu'elle a misé une grande partie de sa crédibilité politique sur ce statut, garder la présidence de la région Poitou-Charentes. Or, après les résultats des européennes, plus personne au PS ne peut se permettre de faire cavalier seul, en tout lors des élections : toute initiative personnelle doit donc être repoussée à l'après-régionales.

Les régionales sont maintenant passées. Deux scenarii sont alors envisageables :

  1. Ségolène Royal n'est pas reélue. C'est pour elle une catastrophe : il lui faut, en moins de deux ans, reconstruire une crédibilité politique en vue des primaires présidentielles, qu'elles se jouent au niveau de la gauche ou du simple PS. Pour ce faire, elle reporte la responsabilité de sa défaite sur Martine Aubry et se replie sur Désirs d'Avenir, appelant de ses voeux la dissolution d'un PS qui aura forcément perdu des régions - vu qu'il en détient 20 sur 22.
  2. Ségolène Royal est reélue. Forte de sa position à nouveau solidement assise sur son fief électoral, elle peut canaliser la jeune garde piaffante du PS et apostropher Martine Aubry à propos d'une refonte de l'exécutif socialiste, qui en fonction des résultats au niveau national ne sera pas forcément en mesure de résister à ses injonctions.

La main-mise de Ségolène Royal sur le PS n'est donc plus une utopie : elle qui quelques jours auparavant accusait Europe 1 et Lagardère, ces suppôts de Sarkozy, de lui envoyer à longueur de temps des "boules puantes", verra peut être - ironie du sort - sa carrière politique relancée par deux journalistes de cette même station. Les voies du pouvoir sont impénétrables.

Billet publié sur AgoraVox

10.09.2009

Fraude électorale au PS : Mélenchon témoigne

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Jean-Luc Mélenchon est un blogueur prolifique : il est rare que 24 heures ne s'écoulent sans qu'il se soit épanché sur la toile à propos de ses dégoûts passagers, de ses enthousiasmes politiques ou encore de son emploi du temps de député européen. Mais ce 9 septembre, c'est de son ancien parti, le Parti Socialiste, qu'il a choisi de parler, et ce à la suite de la publication dans Le Point des bonnes feuilles de l'essai d'investigation politique de la rentrée, le déjà fameux Hold-up, arnaques et trahisons de Karim Rissouli et Antonin André.

Que l'on soit ou non de gauche, son témoignage apparaît troublant de sincérité, et lourd de conséquences. Dans un billet intitulé simplement "Le jour des tricheurs", Mélenchon commence par ne pas s'étonner de la situation de fraude généralisée décrite par les deux journalistes sus-nommés :

"On trouvera dans les archives de ce blog les articles que j’ai consacrés à la tricherie dans les élections internes du Parti socialiste, du temps où je m’acharnais au PS à gagner des votes que la tricherie dénuait de tout sens. La triche était déjà connue en effet. On ne discutait que son ampleur."

Baoum. La charge est lourde, et menée tambour battant. Témoin privilégié, observateur de choix et pédagogue averti, le leader du Parti de Gauche n'en reste pas là. Il décortique pour ses lecteurs la méthode de triche telle qu'elle était menée "de son temps" :

"L’impression de système généralisé devenait de plus en plus forte à mesure que les scénarios se répétaient. Par exemple l’ordre dans lequel les fédérations votaient, les plus grosses corrigeant le résultat des plus petites d’autant plus facilement que certaines représentent à deux ce que pèsent des dizaines d’autres. L’observateur a ainsi l’impression en première semaine que la partie est disputée puis qu’elle se dénoue en deuxième semaine, d’une façon «incontestable»."

Et Jean-Luc Mélenchon, à la façon d'un Yves Bertrand, de détailler le déroulement truqué de deux échéances cruciales pour lui, celle du Congrès de Brest, où François Hollande se joua de lui ("je dois à la vérité de dire que les choses ne prirent cette tournure d’organisation d’un système généralisé que sous les mandats François Hollande") puis celle du Congrès du Mans. Sous son clavier se dessine ainsi ligne après ligne un Parti Socialiste verrouillé depuis l'intérieur, usant du concept de démocratie interne seulement pour des raisons de commodité manipulatrice, très loins des idéaux républicains qui construisirent, il y a très longtemps, sa raison d'être :

"Ainsi la ligne social démocrate, puis la ligne démocrate se sont imposés au Parti socialiste sans débat. Insidieusement, à travers des dirigeants qui la porte sans pouvoir jamais être atteint. Car quand on vote, autant chanter sous la lune. Ainsi le vote qui a tué l’unité du Parti socialiste, celui sur le référendum de 2005 n’est-il pas un vote mais juste un putsch. Demain les mêmes feront avaler l’alliance au centre, le changement de nom du parti ou ce qu’ils veulent. Il leur suffit de vouloir. Les «petites cuillères» comme on les nomme font le reste."

Reste alors la question de la fidélité à un tel parti : pourquoi avoir supporté cette omerta ? La porte n'étaient-elle pas ouverte bien avant son départ effectif et la fondation du Parti de Gauche ? De mauvaises langues pourraient certes sussurer qu'il en fallait alors plus pour effrayer le très chaviste Mélenchon, dont par ailleurs les affinités communistes l'avaient familiarisé de longue date avec ces méthodes de vote proprement staliniennes. Mais laissant ces tristes sires baigner dans leur fiel, le sénateur de l'Essonne prend le temps d'expliquer la raison de sa persistance au sein du PS :

"Beaucoup doivent se demander comment on peut avoir vécu cela et l’avoir supporté. Précisément je ne l’ai jamais supporté. Ni mes amis. A chaque congrès ce furent les même cris et hurlements. Mais personne n’écoute. Personne ne le croit. On passe donc juste pour un mauvais perdant. La triche devient ensuite un système généralisé. [...] Les personnes qui n’ont jamais été militantes ne peuvent pas comprendre l’attachement irraisonné que l’on peut avoir envers son parti. Il semble souvent être comme une famille en dépit de ses turpitudes. Il faut savoir que celui qui proteste en est presque gêné. La triche des autres paraît moins grave que le fait que «ça se sache»."

Toujours est-il que maintenant, "ça se sait", et que les langues se délient. Malek Boutih, lui-même membre du bureau national du PS, confirme complètement les analyses de Jean-Luc Mélenchon et des deux journalistes : à propos de leur livre, il va jusqu'à dire qu'il "révèle aussi que la triche est aujourd'hui une pratique banalisée au sein du PS. C'est le coeur même du système." Dans la foulée, il paraitrait même que la principale perdante de l'élection de novembre 2008, Ségolène Royal, loin d'épouser le scepticisme de Laurent Fabius, compterait bien ne pas en rester là :

"Je n'ai pas encore lu la totalité du livre, je vais le faire avec mon équipe et ensuite je ferai une déclaration solennelle dans quelques jours. Je vous dirai en responsabilité ce que nous comptons faire. [...] On savait que ça avait triché, mais pas avec cette ampleur ni avec ce système d'organisation. [...] Je pense qu'on ne peut pas laisser passer cela pour les militants qui ont voté, pour l'opinion publique, pour les Français, pour le principe même de la démocratie, pour la morale en politique. [...] On ne peut pas passer sous silence ou minimiser ce qui se passe. En même temps, je suis consciente de la lassitude des militants et de l'image déplorable que cela donne des dirigeants actuels du PS."

Le Parti Socialiste n'a certainement jamais été aussi prêt d'imploser. Il est d'abord bien possible que par son témoignage Jean-Luc Mélenchon en hâte consciemment le dénouement fatal. Et pour rassurer ses ex collègues socialistes, voire pour orienter leur reconversion, il va jusqu'à inaugurer ce qui pourrait bien être son prochain slogan :

"Le Parti de gauche permet d’être soi même. C’est mieux que d’être une ombre de soi au Parti socialiste."

Billet publié sur AgoraVox